Chapitre 2

Un rendez-vous manqué

 

Le Père Rodrigue était rentré au Collège Saint-Martial bredouille. Toute la journée il avait cherché dans Port-au-Prince et Pétion-Ville parmi ses amis et connaissances,  quelqu'un qui aurait pu l'accompagner pour assister à un entretien projeté entre lui et François Duvalier chez  Lucien Daumec. Il n'avait trouvé personne. Tous ses amis s'étaient récusés. Ils avaient tous trouvé l'idée même d'aller s'entretenir avec Duvalier irréaliste, dangereuse et même téméraire.

Ce projet était né en de très curieuses circonstances. Le Père Rodrigue était allé voir Lucien Daumec, un beau-frère du dictateur, pour tenir une promesse. Marie-Thérèse Valès, une Haïtienne brillante qui terminait alors à Paris ses études d'économie politique,  lui avait un jour reproché de critiquer le régime Duvaliériste, sans vraiment savoir de quoi il s'agissait et donc de ne jamais lui avoir donné une chance. Elle lui avait reproché de prendre partie pour "la bourgeoisie mulâtre" sans même tenter de se faire une opinion personnelle. Cette accusation avait quelque peu ébranlé le Père Rodrigue qui se targuait de toujours essayer d'être juste et impartial. Il lui avait dit: "Et comment pensez-vous que je peux me faire une opinion personnelle?" Ce à quoi elle avait répondu: "Vous devez bientôt rentrer à Port-au-Prince, d'après ce qu'on m'a dit. Eh bien, allez donc voir de ma part Lucien Daumec et discutez avec lui. Il vous apprendra des choses que vous ignorez et vous exposera des points de vue auxquels vous n'avez jamais pensé, parce que vous vous êtes toujours trouvé dans le mauvais camp." Le Père Rodrigue avait bien compris que pour Marie-Thérèse ces mots "le mauvais camp" désignaient la "bourgeoisie mulâtre". Il n'avait pas rectifié pour ne pas s'engager dans d'interminables débats. Il s'était contenté, comme preuve de sa bonne foi, de faire à Marie-Thérèse la promesse formelle d'aller rendre une visite à Lucien Daumec. Elle avait simplement appuyé: "Videz votre sac avec lui; posez-lui toutes les questions que vous voulez. C'est un homme sincère. Vous devriez pouvoir vous entendre."

Pour le Père Rodrigue cette promesse était un peu sacrée. C'est pour cela que deux jours à peine après son arrivée à Port-au-Prince, il s'était rendu chez Lucien Daumec avec Gérard Latortue et  Ernst Avin, des "anciens de Paris", comme il les appelait. La conversation avait été des plus animées, même s'il régnait dans la pièce une certaine tension qui venait du fait qu'on était en pleine crise politique: l'opposition, en effet, maintenait de mille manières sa pression sur le gouvernement;  et il était connu que les sympathies des Pères du Collège Saint-Martial dont faisait partie le Père Rodrigue allaient plutôt du côté des adversaires du régime.

Rodrigue n'avait pas tardé à entrer dans le vif du sujet. Devant un Gérard et un Ernst éberlués il avait commencé sa diatribe.

-Lucien, vous voyez, je suis revenu dans mon pays pour aider partout où je peux être utile. Je suis disponible. Je n'ai aucun préjugé. Le régime en place est un régime d'Haïtiens. Je ne veux aucunement le condamner a priori. Je vais même plus loin: ses objectifs me paraissent en bien des points tout à fait acceptables: justice pour les classes défavorisées, en finir avec les exclusions sociales et économiques dont ont été jusqu'ici victimes les Noirs de ce pays, disons plutôt les pauvres de ce pays qui se trouvent être en général des noirs à au moins 95 %;  retrouver un peu de dignité nationale. Je sais aussi que dans le domaine de l'Église, ce gouvernement veut promouvoir le clergé indigène. Tout cela me paraît tout ce qu'il y a de plus légitime et de plus désirable pour l'avenir de notre pays. Mais qu'est-ce que je constate? Une terreur omniprésente; les gens se plaignent de crimes presque journaliers; dans la  fonction publique, on révoque des gens compétents pour les remplacer par des médiocres; on vole impunément et aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. Et puis le clergé indigène, oui. Mais pourquoi tenter de le  réaliser avec cette brutalité? Le clergé blanc a tout de même un palmarès impressionnant derrière lui, même s'il est lent à laisser le clergé local prendre la relève. Renouveau, justice sociale, oui, mais pas de cette manière. Votre méthode, vos méthodes, je ne puis les accepter."

Gérard et Ernst retenaient presque leur souffle. Ils poussèrent presque un soupir de soulagement lorsqu'ils entendirent Lucien Daumec répondre:

-Je suis d'accord avec vous.

Il y eut un moment de silence. Le Père Rodrigue lui-même était un peu décontenancé par cette réponse tout à fait inattendue. Il s'attendait à une joute verbale et il ne rencontrait apparemment pas de résistance. Quelques secondes et Lucien continua:

-Je suis d'accord avec vous. Et  je vais même vous étonner: ce que vous dites là, je le dis chaque jour à Duvalier. Mais le problème n'est pas simple. La plupart des gens ne pensent pas comme moi dans ce régime. Et Duvalier lui-même est plutôt pour la manière forte. Il pense que les mulâtres ne comprennent qu'un langage, celui de la force. Nous leur avions proposé dès le départ d’établir un gouvernement de coalition; et ils l'ont refusé. Ils veulent le pouvoir pour eux seuls, un point c'est tout. Mais je pense que nous, les Duvaliéristes, nous nous discréditons avec des excès de violence. Comment faire? Je ne le sais pas, mais il faudrait de toutes façons faire autrement. Il faut chercher. Je le dis tous les jours à Duvalier.

Le silence devint encore plus pesant. Pour détendre l'atmosphère Gérard essaya de quitter le terrain brûlant du présent pour se réfugier sur les cimes  plus sereines de l'histoire.

-Ce n'est, sans doute, pas la première fois, dit-il, que ce genre de problèmes se pose dans notre pays. La lutte entre les Noirs et les Mulâtres n'a rien de nouveau; elle fait même partie de l'essence même de notre vie de nation. Et malheureusement cela s'est toujours réglé par les armes. Pensons simplement à Toussaint et Rigaud, Pétion et Christophe. Mais le drame est que nous sommes au 20e siècle et que cela continue.

Ernst enchaîna:

--Nous mettons nos drames sur le compte de la couleur, mais n'est-ce pas une solution de facilité ? Ne serait-ce pas plutôt un problème de classes: de nos deux classes, à savoir la classe pauvre qui est, en général, noire, et la classe des riches qui sont en général des mulâtres ? D'ailleurs la sagesse du peuple le dit bien;  nous connaissons tous le proverbe créole: "Nèg riche cé mulat', mulat' pauv' cé nèg.": le nègre riche est un mulâtre et le mulâtre pauvre est un nègre.  Ce qui veut dire en somme que ce n'est pas ta couleur qui détermine ta place dans la société haïtienne, mais ton  niveau de fortune.

Lucien crut avoir trouvé une bouée de sauvetage:

-C'est bien ce que pense Duvalier.

Gérard lança, légèrement ironique:

-En somme il veut, par le biais d'une promotion économique des Noirs, arriver à une sorte de nivellement de la société haïtienne: quand tout le monde aura à peu près la même fortune, ce sera le Grand Soir: il n'y aura plus ni Noirs ni Mulâtres.

Lucien, qui apparemment n'avait pas vu ou avait refusé de voir le piège, ponctua:

-Exactement! Vous venez de résumer en quelque sorte l'idéologie duvaliériste!

Intérieurement le Père Rodrigue piaffait. Il connaissait Gérard depuis longtemps et il l'aimait beaucoup. Il y avait entre eux de nombreuses affinités, qui venaient peut-être un peu du fait qu'un des noms de baptême du Père Rodrigue était aussi Gérard et entre eux ils s’appelaient souvent  "tokay", ce mot qu'utilisent à Rio Santo les gens qui portent le même prénom.. En fait, son nom complet était Rodrigue Gérard Gutierrez.  Normalement il était le Père Gutierrez, mais les étudiants, qui l'avaient adopté, avaient pris l'habitude de l'appeler le Père Rodrigue et certains même l'appelaient Rodrigue tout simplement. Il piaffait, parce qu'il voyait venir Gérard qui allait essayer, comme d'habitude,  de réconcilier tout le monde et tous les points de vue. Ce Gérard avait tendance à abuser d'un charme que tout le monde lui reconnaissait; intelligent, fin, très mondain, Rodrigue le surnommait Pétrone. Si Rodrigue le laissait faire, cet entretien allait se terminer par d'émouvantes embrassades et chacun allait ce soir dormir heureux, satisfait d'avoir évité ces graves affrontements qui divisent la communauté de Rio Santo. Mais les problèmes du pays n'auraient pas avancé d'un pas. C'est du moins ce que pensait Rodrigue. Il crut bon de donner à la conversation un vigoureux coup de barre:

--Bon, tout ça, c'est très beau, mes chers amis, mais je vous avoue que les options idéologiques de Duvalier ne m'intéressent pas. Pour moi, l'idéologie, quelle qu'elle soit, c'est le véritable opium du peuple. Vous remarquerez qu'il n'y a que les Intellectuels et les Bourgeois qui ont une idéologie. Le peuple, lui, n'a pas d'idéologie, le peuple a faim.  L'idéologie c'est un privilège de nantis. J'ai la Foi, mais ça, c'est pas une idéologie. Il y en a d'autres qui ne l'ont pas; mais ça non plus c'est pas une idéologie. Ce qui m'intéresse, c'est de trouver à manger pour le peuple de la rue, des campagnes, des montagnes, en dehors de tous les bla-bla-bla des politiciens. Lucien, je vous disais tout à l'heure que je suis à Port-au-Prince depuis même pas deux jours.  Je suis bien disposé. Je suis ouvert. On dit beaucoup de mal de votre camp, du camp des Duvaliéristes. Je suis venu ici pour en avoir le cœur net. Qu'est-ce que vous, vous dites de cette terreur dont tout le monde parle? Je connais assez l'histoire d'Haïti pour savoir qu'à toute époque de notre passé, le pouvoir a utilisé la violence. Notre histoire est violente: les colons blancs français étaient violents. Toussaint était violent. Dessalines était encore plus violent et c'est peut-être même grâce à ce surcroît de violence qu'il a pu nous libérer. Mais aujourd'hui la violence prend une telle extension, d'après ce que j'entends dire, qu'elle me paraît systématique et gratuite. Un des ministres, le docteur Fourcand a même dit qu'au besoin le gouvernement n'hésiterait pas à faire un "Himalaya de cadavres"...

Lucien l'interrompit:

-C'était une métaphore, une pure menace verbale.

Rodrigue reprit:

-Était-elle seulement verbale? Êtes-vous sûr que le cas échéant, si vous pensez qu'il ne vous reste plus que cette issue, vous ne serez  pas capables de faire un déluge de sang?

Lucien répondit

-Je ne crois pas que nous en arrivions jamais là. Mais je ne vois pas l'intérêt de nous pencher sur ce futur...

Gérard rectifia:

-Cette éventualité!

Lucien:

--O.K. Appelez ça comme vous voulez. Personne ne peut dire ce qu'il fera demain. Comme nous savons tous que "tout' bêt' ginnin mòdé", toute bête traquée sort les griffes et les dents, il est difficile de prévoir quelles seront les réactions d'un être vivant, lorsqu'il est acculé à ses derniers retranchements.  Je prends un cas: Père Rodrigue, si jamais demain devant vous quelqu'un attaquait votre  mère, que feriez-vous ?

La réponse partit comme une flèche:

-Je le tuerais!

Rodrigue se rendit compte brusquement de ce qu'il avait dit, lui, le prêtre de Jésus-Christ. Il essaya penaudement de corriger:

-Ce serait ma première réaction. Mais comme je suis prêtre...

Lucien ne lâcha pas la pression:

-Comme vous êtes prêtre, vous essaierez en vous ressaisissant de le ménager. Mais en attendant il serait peut-être déjà mort!

Le père Rodrigue eut l'impression d'avoir perdu comme un imbécile la première manche de cette rencontre. Il venait de se montrer humain, trop humain.  Il devrait désormais être plus prudent.  Il fut quand même assez sage pour se dire qu'il ne devait surtout pas en ce  moment rechercher une revanche. Le sujet était trop sérieux.

Il continua calmement:

-Nous n'avons pas beaucoup avancé. Je ne vous situe pas encore très bien  Je ne sais pas si les choses qu'on vous reproche sont vraies et si vous les assumez. Et je ne sais surtout pas quelles justifications ou excuses vous vous donnez; et c'est surtout ce deuxième point qui m'intéresse.

Ernst hasarda:

--Rodrigue, peut-on vraiment demander à des responsables politiques de justifier leurs actions? En général, ou ils les nieront ou ils s'arrangeront pour ne pas avoir à les justifier, en disant qu'elles sont inévitables donc bonnes pour le bien public dont ils ont la responsabilité.

Rodrigue contint à peine sa colère:

--A ce compte-là, dès qu'un homme est au pouvoir, il peut faire ce qu'il veut et il n'a de compte à rendre à personne.

Ernst:

--Ce n'est pas cela mon idée. Je veux dire qu'aucun responsable politique n'avouera qu'il a mal agi. Dans sa tête, ce qu'il a fait, il devait le faire.

Rodrigue:

--Mais enfin, s'il veut me mettre de son côté ou tout au moins ne pas m'avoir contre lui, il a un travail d'explication à faire. Lucien, je vous le répète: je ne demande qu'à être convaincu. Autour de moi, tout le monde est plutôt contre vous.

Lucien:

-Je ne sais pas ce que vous voulez par "tout le monde". Vous, les prêtres de Saint-Martial, vous ne fréquentez pas spécialement les masses. Saint-Martial est connu pour frayer plutôt avec la crème de la bourgeoisie. Et les bourgeois ne nous aiment pas,  nous de la classe moyenne; ce n'est un secret pour personne. Nous défendons une cause. Je  vous ai bien dit dès le début que je reconnais que certaines de nos méthodes vont trop loin. Ne me demandez pas d'en dire plus. Et je l'ai déjà dit à Duvalier. Mais je ne suis pas le seul à lui parler. Peut-être si d'autres voulaient le lui dire aussi, finirait-il par écouter. Tiens, je vous propose une chose, Père Rodrigue: accepteriez-vous de venir parler à Duvalier ici même, dans cette pièce. Il sera assis exactement à la place où je suis; et vous à la place où vous êtes maintenant. Il faudra lui parler avec autant de franchise que vous le faites avec moi en ce moment même. Il vous écoutera.

Rodrigue répondit sans hésiter une seconde:

--Je suis d'accord. Fixons le jour.

Lucien le retint:

--Je ne puis le fixer maintenant même; je dois demander à Duvalier. Mais je suis d'avance certain qu'il sera d'accord sur le principe de la rencontre. Je vous appellerai au téléphone; je l'ai, votre téléphone ; vous me l’aviez donné l'autre jour quand nous avons fixé notre entretien d'aujourd'hui. J'insiste sur une chose: il faudra parler à Duvalier sans fard, exactement comme vous m’avez  parlé aujourd'hui.

Rodrigue le rassura:

--Soyez tranquille, je le ferai.

Ils terminèrent tous une bière qui leur avait été servie par une bonne, échangèrent quelques plaisanteries et quelques mondanités. Puis Rodrigue et ses amis prirent congé de leur hôte.

Une fois dans la voiture de Gérard qui les avait emmenés, Ernst s'écria:

--Rodrigue, tu n'es pas fou, par hasard?

--Pourquoi?

--Tu ne te rends pas compte de la manière dont tu as parlé à un proche  parent et conseiller de Duvalier. Et tu voudrais maintenant aller remettre ça avec Duvalier lui-même?

--Bien sûr, et après?

Gérard asséna:

--Tu es déjà heureux, nous sommes déjà heureux d'être sortis vivants de cet entretien. Et tu voudrais aller te jeter maintenant dans la gueule du loup.

--Je ne suis absolument pas d'accord avec votre manière de voir les choses. Du fait que je lui ai parlé aussi franchement, il sait tout de suite que je n'ai rien contre lui au fond de moi-même, ce qui est essentiel pour qu'on puisse s'entendre. J'aurais pu lui tenir un langage diplomatique. Mais je n'étais pas allé le voir pour échanger des banalités. Je tiens à savoir ce que Duvalier et les Duvaliéristes ont dans le ventre. Une partie du pays est avec Duvalier incontestablement, nous devons essayer de savoir pourquoi. Or je constate que ceux qui le suivent sont plutôt de la classe des pauvres: les gens qu'il a autour de lui,  ce ne sont pas les Sauchard, les Anthelme,  les Guerdelou, les Betoux, tous ces grands noms de l'aristocratie de Rio Santo, ceux qui ont toujours eu le haut du pavé. Il donne leurs chances aux petits.

Gérard ricana:

--Oui, mais par quels moyens?

--Il utilise peut-être les moyens qu'il connaît, les moyens qu'on lui a légués dans la politique haïtienne. Et si quelqu'un venait lui dire qu'on peut faire autrement?

Ernst à brûle-pourpoint:

--Et tu veux être ce quelqu'un.

--Moi, oui; et pourquoi pas toi aussi, Ernst? Et pourquoi par toi, Gérard? Et pourquoi pas nous tous?

Gérard:

--Ne compte pas sur moi.

Ernst enchaîna:

--Ne compte pas sur moi non plus. Je doute que Duvalier  soit capable de changer. Je ne pouvais pas, Rodrigue, te refuser de t'accompagner aujourd'hui. C'était la moindre des choses à l'égard de l'ami que tu es. Mais je ne vais pas risquer ma vie inutilement; Et tu ne devrais pas non plus aller risquer ta vie inutilement. On a besoin de toi, tu sais. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que tu es pour nous.

Gérard lança avec force:

--Rodrigue, tu n'iras pas à cet entretien!

Rodrigue répliqua

--Je ne puis me dédire maintenant, puisque j'ai promis. Et puis je dois vous avouer que je n'ai aucunement peur. Je crains Dieu;  et n'ai point d'autre crainte.

Gérard lui demanda à brûle-pourpoint:

--Dis, avoue une chose: est-ce que tu n'es pas en train de rechercher le martyre?

Rodrigue lui répondit sur un ton presque inspiré:

--J'estime pour le moins que ce ne serait pas une mauvaise fin. Mais j'aurais préféré être un martyr jeune, avant que la vie ne m'ait... (Il hésita un instant; puis il reprit sa phrase) ...cela ne me déplairait pas que la mort me happe, avant que la vie ne le fasse.

Il ajouta en souriant: "Mais c'est une boutade."

Était-ce une boutade?

Tout en mettant le moteur en marche, Gérard lui lança:

--Si tu veux être martyr, sois-le. Nous pas! Mais au moins sois un bon martyr. Je te demande une chose --et je suis certain que Ernst sera d'accord avec moi-- si tu vas parler avec Duvalier, promets-nous formellement d'avoir avec toi au moins un témoin. Plutôt un laïc. Évidemment ne compte pas sur nous pour ça. Mais cherche parmi tes connaissances. Tu finiras bien par trouver quelqu'un. Tu nous le promets; nous avons bien le droit de te demander ça, non?

Le Père Rodrigue le leur promit. Quelques instants plus tard Gérard le déposait au Collège Saint-Martial.

Pendant deux jours le Père Rodrigue fit le tour de ses connaissances et de ses amis, à Port-au-Prince, comme à Pétion-Ville. Il ne trouva personne qui accepta de l'accompagner pour servir de témoin à cet entretien qu'il devait avoir avec François Duvalier. Le Père Rodrigue n’avait pas peur de ce rendez-vous avec François Duvalier ; il le souhaitait même vivement. Mais il avait promis à ses amis de ne pas y aller sans être accompagné. Il estimait qu’il devait tenir sa promesse, car ils étaient non seulement ses amis, mais ses alliés dans la dure bataille qui s’annonçait. La mort dans l'âme il appela Lucien Daumec au téléphone pour lui dire que pour des raisons qu'il ne pouvait lui expliquer pour le moment, il devait renoncer à rencontrer François Duvalier chez lui. Lucien n'insista pas et apparemment il ne lui en voulut pas.